Nine Eleven: 24 years

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Nine Eleven sort “24 years”,  un nouvel album vinyle.

En écoute juste là:

Ci-après, l’ intégrale de l’interview parue pour partie dans La Feuille n°33:

NINE ELEVEN

Hors des sentiers battus

Ce numéro n’est pas un hors série. La Feuille se veut simplement le reflet de la volonté du groupe à qui l’on propose quelques lignes pour s’exprimer. Pour le cas Nine Eleven, fort de quelques 550 dates en Europe continentale, Scandinavie, au Québec et en Asie du Sud-est,  les doléances ont été claires : « On n’a pas de photo. On ne souhaite pas forcément parler de musique mais privilégier la manière dont on fait les choses ». Tant mieux : qu’il fascine ou rebute, c’est cet idéal et ce fonctionnement du réseau punk hardcore « version 2013 » que nous souhaitons ici aborder. Échange et explications autour d’un réseau « hors des sentiers battus » avec Richard, membre de Nine Eleven et activiste de la scène hardcore punk « since 1999 ». (version longue à retrouver sur www.le-mediator.net) Julien Martineau

 

Vous faites des rencontres, voyez différents modèles de développement, peut-on parler de tout ça ?

On a toujours voulu vivre notre musique comme on vit nos vies. On ne prend pas ça comme des vacances, style taffer 47 semaines sur 52 par an et se dire « Tiens, pendant 3 semaines de congés payés on va s’offrir le grand frisson. ». On est dans une dynamique de découverte perpétuelle, autant dans notre quotidien que dans la démarche que l’on a avec le groupe. C’est 50% musique – 50% « tracer » : voyager, s’expatrier, ouvrir sensiblement nos horizons et nos perspectives vers l’extérieur. On n’est pas là non plus à faire l’étude politique de l’état des structures libérales des pays que l’on traverse … Le délire n’est pas là. Le délire c’est de faire un maximum de rencontres et de piger comment les gens s’organisent dans le réseau indépendant. Je ne parle pas d’esthétique là mais de réseau. De comment ici où là,  chacun agit pour s’extirper, dans sa pratique musicale, du quotidien tout axé autour de l’idéologie « travail »  qui régit aujourd’hui l’organisation spatiale et temporelle de l’activité humaine.

Ca intègre pour nous une dynamique de « vie », qui nous semble manquer à la manière dont on a institutionnalisé la pratique artistique aujourd’hui et dont on l’a sclérosée à des schèmes de fonctionnement « professionnalisés ».

En tous les cas, on fait juste les chose de manière à ce que notre pratique ne se limite pas à répéter, faire le tour des SMACs, organismes officieux de la professionnalisation clinique de la musique – divertir pendant ¾ d’heure une assemblée de consommateurs de la musique dormir dans le F1 d’à côté, … Et reproduire cette mauvaise blague, cela jour après jour comme un travail.

Et cette pratique de la musique rejoint juste celle de notre vie en dehors du groupe : pas de CDI, pas d’ambitions professionnelles ou de réussite, pas de plans mesquins, aucune case à devoir remplir pour se sentir bien. C’est juste vivre.

Comment Tout cela s’organise pour chacun des membres ? Si tu ne joues pas dans les lieux institutionnalisés, l’économie autour de vos concerts est laissée au pur marché.

Il n’y’a pas de marché ici car on évolue dans une dynamique de « non profit ». On demande juste que les frais engendrés par le concert soit couverts (essence, péage, loc’ du van, etc.). Ca limite les couts  pour l’organisateur qui soumet le prix d’entrée à l’idée de P.articipation A.ux F.rais. Ni plus ni moins.

Après concernant la question du lieu, et si tu réduis chacun des éléments à son plus petit dénominateur commun, tu rencontres évidemment des contradictions dans la mesure où l’espace demeure soumis, quoiqu’il en soit, à une gestion « publique » ou « privée » de sa propriété.

Après, si du point de vue de ce plus petit dénominateur commun, la logique est la même, dans la pratique, il y’a une différence entre jouer dans une MJC (rattachée plus ou moins à sa gestion municipale) ou un café-concert et le fait d’avoir collé aux fesses une pelletée de sponsors (style coca, vans, carrefour, etc.) sur l’une de leurs vitrines festivalières ou de faire la tournée des cliniques de la « culture ».

C’est ce problème que l’on a avec le réseau institutionnel, et les bases structurelles sur lesquelles il a été établi: « situer, encadrer, gérer la pratique… en résumé l’intégrer au monde du travail ». Bref, de notre côté, on préfère largement privilégier une manière de vivre la musique qui nous permet de ne pas avoir à fricoter avec ce qu’il y’a de plus crapuleux chez les institutions politiques et structures économiques capitalistes. C’est ce qui pour nous différencie l’art (sa praxis) et le réduire à de simples esthétiques salariées – salariales : à sa simple fonction d’ « Entertainment ».

Et comme de notre côté, l’accumulation des « besoins essentiels », participant au décor d’une vie sécurisée et confortable jouée d’avance, n’est pas dans nos projets, c’est parfait.

On apprend aux gens à courir derrière un CDI, un prêt immobilier, à chopper une chouette voiture… posséder, capitaliser, économiser… C’est cool pour celui qui s’en satisfait. Mais on a pour nous d’autres motivations. Donc on se débrouille via des petits boulots, on chaparde tout ce qu’il y’a moyen de voler dans les centres de consommation (ouais, c’est notre manière de se rembourser le temps que l’on perd à servir le patronat). Et finalement, quand tu arrives à sortir du schéma classique de « la vie » telle qu’on nous apprend à la subir, tu arrives toujours à trouver des moyens de t’en sortir.

Et puis on ne pense pas au lendemain, car comme le disait I Am : « parce que demain c’est loin » !

Jusqu’où êtes-vous allé avec Nine Eleven ?

On a fait toute l’Europe continentale, la Scandinavie, le Québec et l’Asie du Sud-est.

Quel regard portes-tu sur les fonctionnements dans ces pays ?

Il n’y a pas de différences fondamentales entre ces pays dans la mesure où comme je te le disais, on évolue dans un réseau dont les membres partagent globalement les mêmes valeurs. Après il est clair que, selon l’histoire politique des pays, le rapport local au pouvoir et à son ingérence, par le biais de l’économie, dans la gestion – appropriation de l’espace ne se traduit pas de la même manière ici ou là.

Je te prends l’exemple de l’Allemagne : Suite à la réunification, génératrice de tensions populaires, les autorités locales « ont mis à disposition » des plus énervés des espaces politisés et « autogérés », plus ou moins subventionnés, qui fonctionnaient alors comme les MJC à l’époque de Malraux : dans l’idée de transformer les agitateurs de rue en animateurs « conscients » de maisons de jeunes.

Ce n’était pas aussi caricatural que ça dans la mesure où il y eut un énorme élan de politisation post réunification, les allemands de l’Est passant à l’Ouest se rendant compte qu’une fois l’enseigne politique dépassée, c’était définitivement « la même chose des deux côtés ». Tous ces lieux là se sont donc développés dans années 90’s, début 2000’s pour former un énorme réseau de squats, de milieux autonomes, ou de type « MJC, » … dont les méthodes d’organisation et de fonctionnement diffèrent sous certains aspects de ce que l’on connaît en France par exemple. Les gens, là-bas, ont en effet une expérience du terrain dont ils savent déjouer les règles et les mécanismes (de la « petite propriété »).

Pour certains collectifs, et en réaction à la politique coercitive menée ces dernières années par le pouvoir contre les lieux autonomes / squattés, le jeu fut d’en détourner le principe. Il s’agissait en effet de motiver certains investisseurs « progressistes » à troquer leur acquisition contre des loyers ridiculement bas et une gestion toute définie du lieu par les dits collectifs, soumise à leurs valeurs et principes originels de fonctionnement (autonomie, collectivisation des moyens de vie et de survie, etc.).

Alors qu’en France ce type de lieu… tu les comptes juste sur les doigts des mains.

C’est vrai pour toute l’Europe sauf la France ?

Bien sur que non. L’Allemagne comme la Suisse sont un peu des exceptions dans le paysage européen. On revient de Scandinavie, et pour ce que l’on en a vu, l’encadrement de la pratique est au cœur de la stratégie d’état : répondre institutionnellement coup pour coup aux désirs et initiatives individuelles identifiés, en leur « offrant » les cadres d’expression « nécessaires » : On ne combat plus, on cloisonne. On rejoint là un peu la même stratégie « marketing » médiatisée par les circuits traditionnels en France, consistant à fournir autoritairement des cadres à toute pratique artistique, qui paradoxalement se définit comme libératrice et libérée de tout format – standard.

On en arrive à un point même où la création artistique se voit subordonnée à des « méthodes » et des diktats de la pratique par des dispositifs locaux dont le rôle est clairement entendu : saper à la fois les capacités d’imagination créatrice et les perspectives d’une pratique vivante de la musique dans la manière dont elle le soumet à ses standards (au standards de la culture d’état en définitive).

Et le fait d’évoluer de manière « indépendante » ne résulte pas d’une intellectualisation de tout ce phénomène, mais initialement juste d’une réaction instinctive à tout ça : une manière de bousiller tous ces dispositifs de contrôle et d’inertie collective dans la façon de vivre la musique.

C’est pourquoi d’une manière générale, et partout en Europe, des gens qui partagent ce ressenti participe à une dynamique « alternative » qui se traduit dans certains cas par l’organisation de concerts / soirées comme celles qui se déroulent  aussi parfois au Barouf, au Lézard, à Prévert grâce à des organisations comme Vivement hier avec le RPR, Parkinsound, Merci Connasse, etc. Mais ce n’est là qu’une facette (l’une des plus visibles) de cette pratique.

A l’inverse, quel regard portes-tu sur le paysage local ?

Le même que celui avec lequel on nous regarde au Silo lorsque l’on revient de concerts ou de tournée. Moment pendant lequel on a l’impression d’interagir avec un corps étranger. Cela nous semble juste là révélateur du rapport que l’on entretient avec le « paysage local », héritage de 20 années de contrôle politique du non-vécu musical manceau et qui dans cette dernière décennie n’a offert comme seul horizon aux groupes d’ici, celui des locaux de répétitions, des résidences… dans l’attente frénétique d’une « opportunité » de se produire à la fête de la musique ou en première partie d’une « grosse » tête d’affiche dans l’un des lieux local d’encadrement et de diffusion tolérée de la « musique »

Après les politiques de contrôle et stratégies de récupération des « musiques extrêmes » initiées par les autorités officiant dans les services « des musiques actuelles » sont les mêmes partout. Cependant, il semble qu’elles aient été diablement plus efficaces au Mans qu’ailleurs (en comparaison de Tours pour ce que l’on en connaît), et que l’on ne soit pas les seuls à le ressentir.

 

C’est ce que vous racontez dans les textes du groupe ?

Sur City Of Quartz, titre du livre de Mike Davis retraçant l’histoire de Los Angeles, de son passé missionnaire et du culte de la race blanche, à l’esthétique sécuritaire qu’elle a développé en termes de quadrillage de l’espace et du temps, il est essentiellement question de ce qu’induit, de manière désastreuse, cette organisation sociale dans le rapport que l’on entretient à l’autre ainsi qu’à soi (narcissisme morbide, culte des icones digitales, absence au monde et à son expérience sensible, automation des pratiques amoureuses, etc.)… Thèmes que l’on retrouve dans notre dernier enregistrement et vis à vis desquels notre ressenti à ces mots simples: On ne changera surement pas le monde, mais on aura au moins changé nos vies.

Pour finir:

3 à 5 ressources à lire en complément :

–       Herbert Marcuse : « L’homme unidimensionnel »

–       Guy Debord « La Société du Spectacle »

–       Maurice Joly « Discussion aux enfers entre Montesquieu et Machiavel »

–       Boris Vian « L’écume des jours »

–       Franz Kafka « Le procès »

3 à 5 disques que tu écoutes en ce moment :

–       Army Of The Pharaohs « Ritual of Battle »

–       Hugo TSR « Fenêtre sur Rue »

–       Ictus « Imperium »

–       Nirvana « In Utero »

–       Remains Of The Day « Hanging on Rebellion »

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